Menu

Mon compte

MonaLisait

Focus sur une Expo, un Livre, un Film, un Spectacle..

"Le blog Mona" c’est l’œil, qui lit, observe, remarque, retient… compare. Curieux, il fouine,  plonge, savoure et se nourrit. Libre, il choisit son chemin, s’immerge dans un livre, s’aventure dans une photo, se perd dans la ville, s’arrête dans une expo. Dans le flot de l’actualité culturelle, l'oeil de la Mona se promène et saisit dans la fugacité du regard les beautés, les troubles, les questions et parfois les réponses à son attente. Comme on relève  une petite annonce dans un journal, en la marquant d’une croix, comme on détache la page d’un magazine pour se souvenir d’un nom, d’une adresse, d’un événement, "le blog Mona" extrait du flot de l’actualité culturelle impressions, humeurs et envies. Une mémoire en temps réel d’instants vécus, d’images et d’idées vivantes, de créations imbriquées, à voir, aimer et partager. Autant de marque-pages qui ponctuent le rythme effréné de l’actu, autant de pistes de curiosité proposées par Christophe Averty, journaliste d'art  et reporter culturel pour le blog Mona du site monalisait.fr

                                          

            

posté le 14/11/2017

François Ier et l’art des Pays-bas

L’Italie a marqué de son sceau la Renaissance française. Du Val de Loire à Fontainebleau, les châteaux bâtis ou remaniés par François Ier ont abaissé leurs murailles, déployé leurs ailes, façonné le paysage dans l’élégance d’une Vénétie rêvée.  Ses palais ont convié le Florentin Rosso ou le Bolognais Primatice tels des ambassadeurs d’un humanisme sans frontière.  Un style, un goût italianisant habite alors le XVIe siècle.

C’est un fait et même une vérité, tangible, vérifiable.

Mais est-ce la seule ? L’omniprésent foisonnement venu d’Italie masquerait-il d’autres brassages plus souterrains, d’autres influences subtiles ?

Au Louvre, le Nord est à l’honneur. Une saisissante et spectaculaire exposition éclaire d’un jour nouveau le règne de François Ier (1515-1547) et les mouvements qu’ont suscité, sous son impulsion, peintres, sculpteurs, tapissiers,  enlumineurs et maîtres verriers, venus de Flandres ou des Pays-Bas. Ici l’histoire se récrit, les frontières se tordent, réhabilitant une pléiade d’artistes minorés et négligés. Certes leur nom - Wouter Van Campen, Noël Bellemare ou Joos Van Cleve  - sont tombés dans l’oubli et avec eux la renommée des foyers normands, picards, champenois et bourguignons où s’étaient établis nombre d’artistes flamands et hollandais. D’autres n’auront laissé qu’un surnom francisé tel le maître d'Amiens, Godefroy le Batave ou le maître du Carcer d'Amour. Seul, Jean Clouet, originaire de Valenciennes, cité appartenant alors à l’empire des Habsbourg, connaîtra une meilleure fortune. Son portrait équestre de François Ier ouvre l’exposition, campant un roi sous les traits et l’allure d’un condottiere au dessin délicat marqué par l’art flamand de l’enluminure. Plus loin, une flamboyante allégorie du Maître d’Amiens Au juste pois véritable balance (vers 1518) ressemble à un coup de théâtre, dans son cadre original, ouvragé et massif. Sa savante composition pyramidale, la menace de son ciel en clair-obscur, l’asphyxiante profusion de personnages et de dévots qui la peuple et le rythme donné à l’ensemble par la récurrence de tons rougeoyants  font de cette œuvre un manifeste du genre. De surprises en émotions palpables, s’ouvre alors  une vaste galerie de portraits. Ainsi comprend-on grâce à cette réunion d’œuvres d’exception, la synthèse opérée par les peintres, la justesse et la finesse de leur touche qui embrasse les innovations de leur temps, la chaleur de couleurs du Sud comme du Nord et le doux modelé des visages.

Unis dans l’art du portrait, officiel ou religieux, travaillant souvent les uns avec les autres, ces artistes conjuguent avec force et virtuosité les maniérismes d‘une Europe en pleine ébullition. Ils  en ouvrent les frontières, en décuplent les motifs, les harmoniques,  insufflant à leurs tableaux vie et réalisme. Un raffinement nouveau se fait jour.

Cette lecture, qui contredit bien des idées reçues sur la Renaissance, est le fruit de longs et patients  travaux menés par la commissaire de l’exposition, Cécile Scailliérez, conservateur en chef au département des peintures du Louvre, nourries des dernières recherches sur le sujet. Ici, le musée joue pleinement son rôle à la fois scientifique et vulgarisateur et accessible à tous, alliant au transfert de connaissances pointues, le charme du merveilleux et de la surprise dans un spectaculaire parcours muséal. Il y a parfois des expositions qui donnent envie d’applaudir. Applaudissons ! C. A.

Jusqu’au 15 janvier, musée du Louvre, Paris. www.louvre.fr

                                                

             

posté le 14/11/2014

Il était une fois… le western

Une mythologie entre art et cinéma

      
Le rêve américain serait-il né sur la selle d’un cheval au galop ? Entre légende et réalité, l’esprit qui anima la conquête des territoires nord-américains tient tout entier dans l’univers du Western. Du XIXe siècle à nos jours, le musée des beaux-arts de Montréal s’en fait l’écho, le miroir, la conscience. Voyage au cœur d’une mythologie bien vivante.

L’irrépressible élan d’une charge de cavalerie, le sourd tonnerre de milliers de sabots foulant une plaine sans fin, le sifflement des balles ou le chaos de brinquebalantes roulottes, aventurées dans une nature inamicale, sont autant d’images et de sensations universellement partagées. Déployées à l’envi par les peintres, les sculpteurs, les photographes, les cinéastes hollywoodiens et européens, elles ont bâti une mythologie nord-américaine, venue s’ancrer dans la mémoire de l’enfance parmi les histoires de cape et d’épée, les super-héros ou les grandes épopées gréco-latines.

Car, oui ! Le western est bel et bien un genre à part entière, traversant les cultures, les contrées comme les disciplines, du cinéma aux arts plastiques. Et oui, encore !  Il porte en lui, autant qu’il les escamote, des réalités humaines et historiques aux survivances visibles et contemporaines. 

A Montréal, le musée des beaux-arts empoigne à bras le corps l’histoire et la légende de cette Amérique du Nord, modelée par l’esprit des pionniers. Construite comme un film, avec ses protagonistes, ses arrêts sur images, ses course-poursuites, ses travelings et ses décors, l’exposition Il était une fois… le western, retrace la grande aventure de l’Ouest en quelque 400 œuvres, toiles, installations, extraits de films et documents inédits. Mais au-delà, tel un prisme révélant une constellation de miroitements, cette magistrale présentation ouvre les tiroirs de la mémoire et de la conscience, confrontant au pittoresque de virils cow-boys, au folklore de la musique country et au mythe du bon et juste colon, le génocide des populations autochtones, ces peuples que dorénavant on ne nomme plus Indiens mais premières nations. Des toiles majeures du XIXe - le plus souvent commanditées en leur temps par les autorités d’état  - campent les immenses plaines (un troupeau de bisons dans le lit du Missouri par William Jacob Hays) les périlleuses ruées vers les terres arables (Immigrants traversant les plaines, par Albert Bierstadt) ou encore Sur la route de Thomas Proudley Otter, qui saisit dans leur course un train lancé à toute vapeur et une roulotte dont les arceaux tendus de toiles épousent tant bien que mal la frénétique allure de son équipage. L’’archaïque et le moderne se conjuguent sur une terre où tout reste à construire et, dans l’esprit de ses conquérants, à maîtriser.

Ici, la frontière recule s’habillant d’un mythe qui s’affirme au fur et à mesure que l’horizon se défriche vers l’Ouest. Dès lors le Nouveau Monde ne semble plus si neuf. La vieille Europe y aura ostensiblement transporté son antique sens de la tragédie, à peine relooké sous un Stetson, chaussé d’éperons acérés, armé d’un lasso tournoyant dans l’air. Dans une prestigieuse distribution s’avancent John Wayne, au déhanchement chaloupé et Clint Eastwood, au regard de braise. Derrière la caméra, John Ford et Sergio Leone portent à l’écran les héros d’une Amérique qui puise, dans son histoire magnifiée, avec force propagande, sa légitimité et son bon droit comme on honore un cadeau des dieux.  Seigneurs de poussière, géants d’espaces infinis se font face, se toisent et s’affrontent, offrant leurs scènes inoubliables, savamment projetées au cœur de l’exposition. Pourtant, dans la vraie vie, les héros sont moins glorieux. Les portraits de Calamity Jane campent une passionaria peu amène. L’aura du grand  Buffalo Bill s’émousse dans les cirques européens où l’habile dresseur finira par s’éteindre.  Et les autochtones déracinés sont montrés dans les villes d’Occident telles des bêtes de foire.

Jouant d’un constant aller-retour entre mythe et réalité, décodant l’un et l’autre, l’exposition ne perd jamais de vue la vérité historique, sachant à la fois cultiver notre fascination pour le genre tout en suscitant la réflexion. 

D’embuscades en massacres, d’attaques de diligences en migrations risquées, la soif des grands espaces traverse les décennies jusqu’à nous.  L’imaginaire du western se fond dans la culture contemporaine. Soudain surgit la moto d’Easy rider… arborant le drapeau américain. Les peintres Franz Kline (Palladio) Jackson Pollock (Figure découpée) ou encore Roy Lichtenstein (cow-boy sur un cheval sauvage) ont compris l’héritage que l’histoire leur a confié l’invitant, l’immisçant même une représentation abstraite de la figure et de la condition humaine. Quentin Tarantino (Django Unchai­ned), Ang Lee (Brokeback mountain) en sont également d’éloquents ambassadeurs, tout comme, dans le champ de l’art contemporain, Kent Monkman qui met en scène, dans un tipi, aménagé en boudoir de saloon, un film muet où cow-boys et apaches soulignent avec légèreté toutes les ambiguïtés qu’embrasse la fascination du western. 

Miroir des identités, le musée des beaux-arts de Montréal explore le monde en face. Conçue avec le Denver Art Museum, où l’exposition a précédemment fait escale, Il était une fois… le western illustre avec brio la mission humaniste et civique que l’institution développe depuis une quinzaine d’année. Approchant les sujets de société par des pièces emblématiques, s’attachant moins à l’histoire de l’art d’une œuvre (tous supports confondus) qu’à sa teneur, sa puissance évocatrice et symbolique, le regard transversal et exigent que porte ce musée et cette exposition sur les racines de l’Amérique révèle sans équivoque les zones d’ombres, les failles, les séquelles d’une lecture du passé propice aux stéréotypes et aux discriminations. Ce courageux engagement, instillé dans toutes les actions de l’institution, procure une ouverture nouvelle au sens critique et à la conscience de l’histoire, qui place le musée -  tel est son rôle premier -  au cœur de la connaissance, de la culture et de la vie future de nos cités. Toute notre histoire, non ?

Jusqu’au 4 février 2018, au musée des beaux-arts de Montréal, pavillon Jean-Noël Desmarais. https://www.mbam.qc

                                                 

            

posté le 23/10/2017

Raphaël

Les dernières années

Raphael

En 1513, Raffaello Sanzio da Urbino (1483-1520) n’a plus que sept ans à vivre. Son atelier fourmille alors d’une cinquantaine d’assistants et apprentis. Les commandes pleuvent. Les projets prestigieux, les collaborations de haute volée rythment le quotidien d’un peintre dont la renommée tient tout entière dans son prénom. Avec élan et rigueur l’ouvrage Raphaël, les dernières années, coédité par Hazan et le musée du Louvre, retrace l’époque fertile et fébrile d’une production artistique que s’arrachent les princes et l’Eglise. L’atmosphère, les préoccupations de la Renaissance, la richesse des échanges entre pays du Sud et du Nord émaillent de page en page, un récit savant et accessible, documenté et alerte, mené par les historiens Tom Henry et Paul Joannides,

A Rome, Raphaël n’est pas seulement peintre mais aussi théoricien de l’art, architecte de Saint-Pierre, urbaniste, spécialiste de l’Antiquité dont il recense les trésors. Ses disciples les plus proches, Giulio Romano et Giovanni Francesco Penni, l’épaulent en perpétuant une vision du monde dont la figure humaine est l’âme et le cœur. Des débuts du pontificat de Léon X (1513) jusqu’à la disparition de l’artiste, les toiles de Raphaël sont examinées, auscultées, mises en regard, à l’aune d’une société en plein bouleversement. Se dessine alors l’atmosphère de son atelier, l’émulation que suscite la présence dans la capitale vaticane du « monstre » Michel-Ange, son  exact contemporain. Dans la chapelle Sixtine le trublion s’attèlera au plafond, tandis que le sage portraitiste se cantonnera aux cartons de tapisseries illustrant la vie de saint Paul. Sa couleur, la minutie de son modelé, la grâce expressive et distante de ses modèles offrent une lecture fine de la Renaissance que ne manqueront pas de s’approprier d’autres meneurs tels le Bernin,  Rubens et Le Brun. Une belle approche des temps que l’on dit modernes.

                              

         

posté le 17/10/2017

Mimmo Jodice

      

Ouvrage disponible sur le site

Peut-on dire dans une image toutes les mémoires et les oublis du monde ? Glaneur d’éternité attentif et pudique, le photographe Mimmo Jodice s’emploie, depuis les années 1960, à capter de l’humanité et de la nature les forces, les failles, les paix paradoxales, les douleurs dépassées. L’ouvrage, paru en 2010, que lui dédie la Maison de la photographie, signé des spécialistes d’art contemporain Ida Gianelli et Daniela Lancioni, réunit un éloquent florilège de ses clichés noirs et blancs, graphiques, épurés, à l’impact immédiat et puissant.

Napolitain, il est né dans la lumière et la rumeur de la ville. Ses paysages interrompus, lointains ou stroboscopiques qui saisissent un urbanisme cruel et asphyxiant, tiennent des représentations imaginaires d’Albrecht Dürer. La figure humaine, son omniprésence ou son absence est un leitmotiv de son œuvre dont l’esthétique rejoint la poésie sociale et tragique de Pier Paolo Pasolini. Grand admirateur de Bill Brandt et d’André Kertész, Mimmo Jodice est un  photographe d’investigation, profond, sauvage et policé qui, comme eux s’est détaché du photojournalisme, poussant les possibilités expressives de ses  images dans son engagement politique et social. Proche de l’Arte povera, dont ses images fragmentées sont l’illustration, il campe toutes les solitudes troubles et sublimes, toutes les beautés fragiles et anodines. Son œil, disponible aux nuances et aux finesses de la vie qui bat,  offre à la photographie une noblesse, une distante élégance. Quelque chose comme une âme fantôme qui rencontrerait l’œil et le cœur de l’autre.  C. A.

                                                        

          

posté le 17/10/2017

Hiéronymus Cock

Maître graveur de la renaissance

     

ouvrage disponible sur le site

Albrecht Dürer, Raphaël, Jérôme Bosch, Pieter Bruegel sont autant d’artistes que les graveurs ont fait connaître au-delà de leurs frontières. Aux quatre vents, une société d’édition anversoise moderne avant l’heure, fondée par le graveur Hiéronymus Cock (1518-1570) et son épouse, traversera l’histoire des Pays-Bas en diffusant près de 2 000 estampes. Des images pieuses aux cartes géographiques, des interprétations subtiles de toiles de maîtres aux allégories monarchiques, l’art, l’esprit, le trait et le mouvement de la Renaissance laisseront dans les pays du Nord leur fragile et éloquente empreinte graphique.  Près de 150 gravures d’exception – portraits, paysages, vues d’architectures et vestiges antiques – témoignent dans l’ouvrage publié au Fonds Mercator, de cette intense et prospère production, offrant une exploration des canons inspirés de l’Antiquité, des évolutions techniques visibles au fil des planches. Au-delà, elles révèlent une vision d’un monde nouveau, inventif et conquérant. Un magistral hommage au dessin.

                         

        

posté le 17/10/2017

Etre moderne… ou pas

Tout commence si bien ! La Fondation Louis Vuitton lance dans le ciel du jardin d’acclimatation se grandes voiles expressives, dessinées par l’architecte Franck Gehry, et clame  tel un manifeste, l’art d’être moderne, en invitant à Paris les chefs d’œuvres des collections du Moma de New York.

Certes, il y a seulement deux ans, le Moma de San Francisco avait déjà investi les galeries du Grand Palais, en réunissant quelques icônes américaines de la Fondation Gap, évoquant les racines de l’art contemporain. Mais, cette fois, l’affaire est d’envergure. Pour la première fois, nous promet-on, des chefs-d’œuvre européens et américains des principaux courants de l’art du XXe siècle à nos jours sont présentés en France. La grâce de l’Oiseau dans l’espace de Brancusi éblouit, apaise et enthousiasme. Deux toiles - le baigneur et une nature morte - imposent le regard précurseur et la touche magistrale de Cézanne, avant que Picasso dans la splendeur de sa période rose ne vienne y mettre son grain de génie et brouiller avec maestria tous les repères d’une figuration qui avance, suggère son abstraction subtile pour dire la condition humaine dans son plus puissant sentiment. Même un Mickey tortionnaire, protagoniste d’un film d’animation projeté en boucle, semble nous annoncer que la modernité en Amérique c’est la liberté, la résistance effrénée de l’art dans un monde déboussolé. L’histoire du Moma tendrait d’ailleurs à le prouver. Motivés par la mythique famille Rockfeller, de fortunés collectionneurs américains ont ainsi favorisé, en pleine crise de 1929,  l’ouverture du Museum of Modern art. Une success-story commence. On se prend à rêver. L’appétit, l’envie et la curiosité gagnent nos pas.

Hélas, trois fois hélas ! Quelques salles plus loin, la visite, toujours segmentée par une succession d’escalators, l’ennui gagne, la déception grandit. Que viennent faire ici, à Paris, des chefs-d’œuvre de Kirchner à Malévitch, de Mondrian à Man Ray et nombre de pièces bien moins éloquentes, alors que, par exemple, le Centre Pompidou en offre déjà, dans ses collections permanentes, un somptueux parcours ? Les toiles, sculptures ou installations aujourd’hui présentées à la fondation Louis Vuitton, collectionnées jadis aux Etats-Unis et magistralement orchestrées au Moma par son premier directeur Alfred Barr, indiquaient la proximité comme les divergences d’une approche de la modernité en Europe et en Amérique. Elle soulignait également son exil après-guerre vers les Etats-Unis, détrônant la ville-lumière du marché de l’art.  Justifiée là-bas, cette présentation l’est beaucoup moins ici et semblerait plus pertinente à Pékin ou Moscou, où elle serait plus porteuse de symboles et d’enseignement.

Quel dommage ! Après le succès de la  légitime et flamboyante exposition Chtchoukine, qui alors érigea la fondation Louis Vuitton en utile relais, dans la sphère privée, des institutions muséales publiques, l’ensemble de 200 œuvres envoyées par le Moma, actuellement en travaux, tient d’une simple exposition hors les murs, outil de visibilité et de communication, au propos teinté de contre-sens, que seule peut s’offrir une fondation fortunée.  Est-ce cela être moderne ?

Fondation Louis-Vuitton, Paris (XVI). Jusqu’au 5 mars 2018. Tel. : 01 40 69 96 00. www.fondationlouisvuitton.fr

                                                   

        

posté le 17/10/2017

Paul Gauguin

l’alchimiste des possibles 

  

Ouvrage disponible sur le site

L’ailleurs est en lui. Avec l’élan de l’idéal, la soif de l’inconnu et la force de la mémoire, Paul Gauguin a fait de ses bouts du monde un atelier sans frontière. Du Finistère au Panama, de Tahiti aux îles Marquises, de la peinture à la sculpture, il  a exploré l’esprit des formes et les formes de l’esprit, les couleurs de temps enfuis, la musique d’un quotidien universel.

Déployée comme un savoureux récit de voyageur, la rétrospective qui lui est consacrée au Grand Palais - Paul Gauguin l’alchimiste - embrasse ses horizons lointains et leurs atmosphères, ses aspirations et les recherches plastiques qu’elles ont engendré. Pour Gauguin, tout est prétexte à expérience, mélange et synthèse. L’artiste - peintre, céramiste, graveur, sculpteur et auteur à ses heures -  sonde, dans ses propres sensations, le fonds commun des civilisations qu’elles soient occidentales ou extra-européennes. Il y explore un univers que les temps modernes n’ont pas encore modelé ni travesti. C’est donc l’aventure d’une vie, à la recherche d’un paradis perdu (et peut-être retrouvé), que retracent aujourd’hui les galeries du Grand Palais. D’escales en étapes, 230 de ses œuvres  dont 29 céramiques, 35 sculptures et objets, 14 blocs de bois et 67 gravures révèlent, sans exotisme ni académisme,  un Gauguin  humaniste et  sensuel, provocateur et spirituel, visionnaire et absolu. 

Un hédonisme brut

L’océan est sa promesse. L’exil de ses parents au Pérou, le goût de sa mère pour l’art précolombien ont nourri dès l’enfance un appétit du lointain, des autres et de l’inconnu.  Chaque départ annonce avec sa prochaine escale, son attente, son étape nouvelle et la poursuite de son obsessive quête artistique. Gauguin s’élance sur les mers à 17 ans en s’engageant dans la marine marchande, comme on embrasse une mission.  Son regard, affranchi de de clichés exotiques et de condescendance coloniale, puise, dans ses départs et ses routes,  l’authentique, l’universel, celui que d’une terre à l’autre chacun partage dans les rituels du quotidien, l’anodin et le banal de la vie de tous les jours. Ses Bretonnes de Pont-Aven, leur danse enfantine gracieuse et tranquille ne sont pas très éloignées des poses naturelles et lascives de ses vahinés des antipodes. Car l’ailleurs est en lui. Il le rencontre ici comme au bout du monde. Tel un appel à l’évasion, la découverte du musée de l’Homme, ouvert en 1878 au palais du Trocadéro, présentant des pièces extra-européennes, puis celle du  pavillon de la France coloniale à l’Exposition Universelle de 1889, renforcent sa conviction que les lointaines possessions françaises détiennent peut-être les réponses à ses questions. Il s’établira en Polynésie, comme on prend du recul, comme on cherche un refuge et un tremplin à une carrière chaotique. 

Totem et tabou

Plus spirituel qu’on ne l’aurait cru, Gauguin cherche tous azimuts sens et forme. Venu sur le tard à la peinture, il n’a aucune formation académique mais deux mentors, Pissarro et Degas et de nombreux émules dont Emile Bernard à Pont-Aven puis au Pouldu. C’est en  « franc-tireur » charismatique, en théoricien audacieux, qu’il attire à lui la colonie de peintres américains et français venue en Bretagne retrouver, tel un retour aux sources, l’esprit d’un temps sans âge, en rupture avec un monde dont les progrès fulgurants, de l’industrie à l’urbanisme, accélèrent les rythmes, escamotent toute possible plénitude. En digne petit-fils de Flora Tristan, il porte un regard critique jusqu’à l’amertume, sur la société de son temps. Ce même esprit l’habitera à Tahiti. Mais là, en ethnologue curieux, Gauguin entend aller encore plus loin, pour comprendre les mythes, les croyances, les coutumes d’un peuple qu’il découvre avec voracité. Amours, relations humaines et préoccupations artistiques se fondent dans la même soif de jeter des ponts entre les cultures, d’en saisir l’essence commune, partageable. Il a emporté avec lui les photographies et les gravures du génie humain, du Parthénon,  de l’Egypte ancienne, de Borobudur… Gauguin scelle dans ses idoles réinventées, ses bas-reliefs de bois et – apothéose de l’exposition –sa Maison du jouir, une philosophie de l’être et du plaisir. Au Marquises, Gauguin abolit les conventions de la morale comme du style de ses aînés. L’artiste protéiforme  en a tire une expression synthétique et sensible, sensuelle et humaniste. Dès lors, l’accompagner dans son vertigineux voyage en traversant ses œuvres majeures au Grand Palais, rappelle combien l’artiste impétueux, souvent controversé, aura ouvert de chemins aux avant-gardes du XXe siècle naissant. Proche d’un roman ou d’un road-movie, sa route vers l’ailleurs mène à soi. Claire, évidente, riche, elle se révèle à chacun,  à toute époque, tenant toujours le même discours : celui de la liberté. C’est un héritage qu’il convient d’accepter comme on relève un défi. 

Gauguin l’alchimiste, Galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 22 janvier 2018. Tél. : 01 44 13 17 17 www.grandpalais.fr

                          

        

Archives Retrouvez tous nos articles 

                          

        

posté le 1/10/2017

Jean-Baptiste Perronneau à Orléans

Des pastels sous surveillance

Il serait dommage de ne pas faire un saut à Orléans pour découvrir les œuvres trop méconnues de Jean-Baptiste Perronneau (1715-1783).

Quelque 153 portraits d’un naturel déconcertant, d’une intense profondeur psychologique et d’une rare élégance composent une vaste galerie retraçant, à la fois, la carrière du peintre et son siècle des Lumières, traversé avec indépendance et subtilité.

Parmi ces œuvres provenant des plus prestigieuses collections d’Europe, 53 pastels éclatants, intacts malgré leur âge, ont fait l’objet du soin et de l’attention extrêmes d’une restauratrice passionnée, Valérie Luquet. Car, si les pastels sortent rarement de leurs musées, ils voyagent encore moins.  Aussi, pour convaincre les prêteurs et assurer la plus grande sécurité aux chefs-d’œuvre, réunis pour la première fois, la restauratrice a conçu, après études et essais approfondis, un système de conditionnement (36 caisses spéciales) les protégeant des mouvements et des vibrations. Une véritable révolution qui l’a conduite à effectuer près de 10 000 kilomètres en moins d’un mois pour recueillir, emballer et accompagner chaque précieux et fragile pastel. Le résultat est saisissant. Côte à côte, toiles et papiers se répondent, conjuguant leurs nuances sensuelles, veloutées et soyeuses. Alors comprend-on la bonhomie et la bienveillance de l’artiste qui cherche ce qu’il y a de bon en chaque modèle, tel ce jeune Jacques Cazotte, spontanément souriant ou ce double portrait d’une femme en robe bleue et de son serviteur noir.

Cette traversée inédite que propose l’exposition est un hymne à la vie et à la joie peindre. Elle dénonce également les calculs et rivalités qui ont enfoui l’œuvre de Perronneau dans les oublis de l’histoire.  Ainsi, en comparant sa touche délicate, les transparences dont il est passé maître et l’empathie dont il nourrit ses portraits à l’autoportrait arrogant d’un Quentin de la tour, on comprend soudain combien Perronneau était pour le peintre mondain et lancé un homme à abattre. Cette présentation unique tient lieu de réponse posthume à une injustice artistique aujourd’hui réparée. 

 PROLONGATION jusqu’au 22 octobre 2017 au musée des Beaux-arts d’Orléans (45). Tél. 02 38 79 21 83. www.orleans-metropole.fr

                        

         

posté le 1/10/2017

Ralph Gibson

Passé imparfait, jeunesse décisive

disponible sur le site

C’est l’histoire d’une naissance, celle d’un artiste qui a, malgré lui, il y a une cinquantaine d’années, arrêté le cours du temps, pour se laisser envahir par sa passion, sans trop savoir où elle allait le mener.

A San Francisco, dans les années 1960, Ralph Gibson se cherche. Il a 20 ans, explore la rue pour trouver son style. Les clichés de cette époque réunis dans Passé imparfait, commentés par leur auteur et analysés par Gilles Mora historien et critique, spécialiste de la photographie américaine du XXe siècle, s’imprègnent d’une culture en devenir, elle-même troublée dans son identité. Le photographe y porte son regard et s’attarde sur les thèmes, les formes et les atmosphères qui vont orienter ses choix. Figures sensuelles, jeux de courbes et d’ombres proche du surréalisme, intériorités sans affect, froideur frontale de situations banales, contrastes appuyés, clarté sublimée par un jeu de noirs intenses… tout est pour Ralph Gibson prétexte et ferment. Ses images fondatrices du chemin qu’il empruntera, scellent son classicisme, annoncent une esthétique qui ne cessera d’interroger le monde et d’en extraire, avec perspicacité et rigueur, les failles, les ruptures ou les fusions.

Ces œuvres de jeunesse, qui ne cherchent ni perfection ni idéalisation, s’inscrivent pour le photographe dans une décennie cruciale où tout s’est décidé. Annonciatrices de son  œuvre flamboyante et puissante, elles portent déjà la marque des grands, tel un écho aux maîtres de Ralph Gibson que sont Robert Frank, Henri Cartier-Bresson ou encore Eugene Smith.

                                          

                 

posté le 1/10/2017

Le Greco à Sète

Une œuvre, une expo : le temps de voir et d’aimer

Il fallait oser ! L’exposition d’été du musée Paul-Valéry, à Sète, ne présente, en tout et pour tout, qu’une toile. Que les sceptiques se rassurent !  Il s’agit du dernier chef-d’œuvre du Greco qui d’ordinaire ne quitte jamais Tolède. Un audacieux et inédit concept d’exposition pour prendre le temps de voir, de comprendre et d’admirer.

Parce qu’une visite au musée ne se résume pas à un selfie devant la Joconde ou la Victoire de Samothrace,  parce qu’une œuvre appelle un temps, serein et attentif qu’il faut s’approprier et vivre, le musée Paul-Valéry, à Sète, présente tout l’été, L’Immaculée conception de la chapelle Oballe, signéeDomínikos Theotokópoulos (1541-1614).

Une grande pièce blanche, des canapés clairs, une ambiance monacale baignée d’une douce lumière : le décor est campé. D’un unique mur, surgit une immense toile, encadrée de colonnes en trompe l’œil, rappelant l’ornementation d’un retable. Le spectacle commence. Chacun est invité à le suivre à son rythme, sans contrainte. Tel un passionnant monologue déclamé sur la scène d’un théâtre, l’œuvre du maître de Tolède livre un à un ses mystères, ses effets, ses fulgurances. La longue figure représentant la Vierge s’élève dans les airs, accueillie par une multitude de chérubins joufflus. La musique de la viole et du fifre accompagne son ascension dans les reflets moirés de soieries acides, les transparences fluides d’étoffes en mouvement.

Oui, il faut bien prendre le temps pour qu’aucun détail n’échappe au regard, comme ce bouquet d’une vivacité impressionniste, ces visages brossés avec délicatesse et vélocité, ces corps au réalisme expressionniste ou ces coups de pinceaux lumineux et abstraits.

Oui, Le Greco a bien inspiré les peintres modernes pour les avoir tous devancés de trois siècles.

Oui, Maïthé Vallès-Bled, directrice du musée Paul-Valéry, inaugure ici un nouveau concept d’exposition en  ménageant, autour de l’œuvre, 4 salles qui explorent l’univers du peintre, son histoire, sa postérité et la toile elle-même.

Et Non, on ne ressort pas de là sans avoir découvert, contemplé et approfondi cette merveille qui a ouvert  l’art du Siècle d’or s’érigeant en testament pictural du Greco.

A son image, le catalogue de l’exposition, richement documenté des commentaires et analyses des plus grands spécialistes du Greco, tient  lui aussi de la prouesse. Aussi, avant que la tendance ne gagne d’autres musées, la conservatrice a imaginé de réitérer l’opération en ponctuant le programme d’exposition du musée sétois de ces « one shots » saisissants et jouissifs qui font revivre sous nos yeux un peintre, son œuvre, son génie.

Jusqu’au 1er octobre, Musée Paul-Valéry, Sète (34). Tél. : 04 99 04 76 16. www.museepaulvalery-sete.fr

Catalogue EL Greco, un chef-d’œuvre, une exposition Ed. Musée Paul-Valéry, 35 €.

                                   

                  
posté le 1/10/2017

Gaston d’Orléans à Blois

Prince rebelle et mécène

Gaston de France fut de ces princes d’Orléans qui ne purent jamais accéder au pouvoir. Pourquoi ?

Frère cadet Louis XIII et oncle de Louis XIV, il dût se plier aux règles de la succession monarchique. Eternel second, il ne régna donc jamais et dût se contenter, tradition oblige, du rôle de conseil militaire qui lui était dévolu. Hélas, cet habile chef de guerre, plus affable, libéral et parlementaire que son neveu ne goûtera guère les conceptions absolutistes du  roi-soleil.

Ainsi s’écrit sa  fin. Louis XIV l’affuble alors d’une réputation de comploteur - qui aujourd’hui encore lui colle à la peau - et l’écarte de la cour. Le jupitérien pouvoir suprême ne s’embarrasse jamais de contradicteurs ni de chefs d’états major rétifs.

Aussi, Gaston d’Orléans, replié en son fief de Blois, mettra en œuvre, dans la ville et alentour, le dessein qu’il avait imaginé pour le royaume de France. Il construit l’Hôpital général du faubourg de Vienne destiné aux pauvres, la chapelle des jésuites au pied du château qui à sa mort accueillera son cœur et s’engage dans une refonte du palais de Louis XII et de François 1er adjoignant une aile classique à la demeure de ses ancêtres. Là, dans un entrelacs de petites salles retraçant sa vie, ses idées et ses passions, sont aujourd’hui déployés les trésors de ce prince de la Liberté. Lettré, il collectionne les ouvrages précieux et richement reliés des idées de son temps.  Passionné de connaissance, il crée un jardin botanique de 2000 espèces - dont plus de 200 variétés exotiques - qu’il demande au  miniaturiste Nicolas Robert (1614-1685) d’immortaliser. Ses célèbres vélins arborent leurs couleurs chatoyantes et leur trait délicat venant compléter un somptueux cabinet de curiosité empli de de rares coquillages, de montres complexes, de meubles spectaculaires et d’antiques. S’étonnera-t-on d’apprendre que le prince érudit aura ainsi réuni, dans sa cour miniature, Le Nôtre et François Mansart ainsi que le compositeur Etienne Moulinié et le poète Vincent Voiture ?

Dès lors, celui qui a traversé l’Histoire comme un comploteur méjugé, apparaît en moderne, subtile et généreux mécène. Mais plus encore, réhabilité par cette exposition, il se révèle en  précurseur du Grand Siècle, doté d’une intuition visionnaire.          

Jusqu’au 15 octobre, Château royal de Blois (41). Tél. : 02 54 90 33 32. www.chateaudeblois.fr

                                           

               

posté le 1/10/2017

Cézanne à Orsay

L’autre visage du portrait

 

Sourires absents, regards graves et intérieurs, les expressions que Cézanne saisit dans ses portraits n’ont rien d’amène. Denses et sombres, ils révèlent des proches ou familiers, à l’humeur changeante, campés dans leurs songes. Si le maître d’Aix semble suivre les pas de Pissarro, s’il manie le couteau plus que le pinceau, et joue ardemment des épaisseurs et des transparences de la couleur, c’est pour bientôt s’en libérer, dans l’enthousiasme des nouvelles techniques qu’il met au point.

Alors, s’avancent au musée d’Orsay, soixante portraits, autant de prouesses et d’étapes dans son parcours, qui sondent et dévoilent l’être intérieur, capté dans sa profondeur, bien au-delà des apparences. Ses autoportraits ne sont pas moins radicaux, exploitant une calvitie que Cézanne se plaît à traiter comme un théâtre de lumière et de nuances subtiles. Au fil des toiles, l’ennui d’une femme aimante, la solitude d’un joueur de carte, la pose massive d’un énigmatique paysan assis… l’emmènent vers les portraits  fulgurants du Jardinier Vallier, où la couleur explose avec jubilation, dans l’éclat d’une lumière crue et féroce. Dessin et forme ne sont plus qu’évocations géométriques, décors et attitudes furtives pour faire triompher l‘essence-même de la présence humaine.

Le tour de force de Cézanne est là.  Au-delà de ce qu’il voit le peintre résume, concentre, synthétise et traduit avec force la vie qui sourd. 

Le visage qu’en livre Pascal Bonnafoux dans sa biographie Cézanne portrait, parue chez Hazan, est du même acabit.

Retraçant pas à pas la vie du peintre, à partir des figures et autoportraits qui peuplent son œuvre, le romancier et historien de l’art explore les doutes, les interrogations obsessives du peintre au travers de ses écrits, correspondances, échanges avec ses émules, amis et marchands de la modernité. De tranches de vie en conversations, d’expérimentations empiriques en risques picturaux, Cézanne, tel qu’en lui-même, s’y révèle sans fard, élancé dans une quête qui, à plusieurs moments de sa vie, le dépasse et le trouble.

Vibrant, affirmé, radical celui qui s’érigera pour Picasso et nombre d’autres en père  du XXe siècle, a peint l’humain comme une pomme : un fruit fantomatique et palpable, symbole et renouveau, source et fin des cycles de la vie, éphémères  et pourtant éternels.

Jusqu’au 24 septembre au musée d’Orsay, Paris (VII). Tél. : 01 40 49 48 14. www.musee-orsay.fr

Cézanne portrait par Pascal Bonnafoux, ed. Bibliothèque Hazan

                                                     

       
posté le 1/09/2017

Addi Bâ

Histoire et contre histoire

carte identité de Addi Bâ le tirailleur sénégalais

Héros et légendes sont les ferments de la mythologie. Qu’un homme entre dans l’histoire, il s’habille aussitôt de symbole, se teinte d’une aura qui révèle autant qu’elle escamote. Sa vie devient légende. Sa figure celle d’un héros. Aujourd’hui, le mythe frappe Addi Bâ

Jeune Peul, né en Guinée, arrivé en France, dans les années 1930, Addi Bâ combat en juin 1940 dans les Ardennes parmi les tirailleurs sénégalais, dans les rangs de l’infanterie coloniale. En pleine débâcle, emprisonné par les Allemands, il s’évade et trouve dans le village vosgien de Tollaincourt, le soutien d’habitants qui l’accueillent et le protègent en lui procurant un emploi de commis agricole. Addi Bâ  s’intègre à la vie locale, se lie d’amitié au village tout entier et bientôt se rapproche des réseaux de la Résistance. Il deviendra le chef du maquis de la Délivrance avant d’être arrêté, torturé puis exécuté en 1943 par l’armée allemande.

Sa mémoire, farouchement entretenue par quelques  compagnons d’armes survivants, par les Vosgiens qui l’ont connu et transmis son souvenir aux jeunes générations, ne sera honorée par les autorités françaises qu’en 2003, par une posthume et discrète médaille de la résistance en présence d’Ibrahima et Hady Bah, ses deux neveux venus de Guinée. Voilà pour l’histoire, maintenant commence le mythe où se tord la réalité.

Un Film, un Roman 

 livre le terroriste noir affiche du film nos patriotes

L’œil du cinéaste Gabriel Le Bomin et la plume de Tierno Monénembo n’y sont pas étrangers. « Nos patriotes »  inspiré du roman « Le  terroriste noir », paru  en 2012, sont deux versions d’une même histoire, qui, célébrant l’héroïsme d’Addi Bâ, minorent hélas l’ancrage humain de ce musulman noir sur une petite parcelle vosgienne de l’empire colonial, qu’il a choisi de servir et défendre jusqu’au sacrifice. Malgré la très juste interprétation de Marc Zinga, le jeu sensible d’Alexandra Lamy, de Louane Emera et de Pierre Deladonchamps, « Nos patriotes » ramènent l’exceptionnel engagement d’Addi Bâ à un épisode de la résistance dans un village français. Le roman dont le film est tiré, s’attache quant à lui à la connivence des villageois tombés sous le charme de ce Peul charismatique, ayant su entrer en communion avec toute la population, de l’institutrice aux paysans, des enfants aux aînés.

Une Bio

biographie de Addi Bâ Addi Bâ

Son histoire pourtant est encore plus merveilleuse, riche et subversive.

Pour l’éclairer et la comprendre un œil curieux, celui  d’Etienne Guillermond s’y est plongé,  constituant en 2013, une biographie, fort documentée « Addi Bâ, résistant des Vosges ». Pendant plus de dix ans, le journaliste a enquêté, interviewé les survivants du maquis de la Délivrance, réuni les témoignages, interrogé les mémoires, rassemblé les traces.

Se dessine alors une autre histoire, celle d’un gamin (le biographe) qui fouinant dans la bibliothèque de ses parents, à Tollaincourt, trouve par hasard le Coran d’Addi Bâ. « Maman, qu’est-ce que c’est ? » En recevant de sa mère, dans les lieux même où Addi Bâ avait vécu,  les bribes d’une  mémoire lointaine, l’enfant scelle sa rencontre posthume avec le mystérieux et méconnu héros. Dès lors, la réalité devient plus puissante que le mythe, faisant voler en éclat les banals clichés sur la colonisation, le racisme, la résistance ou même l’héroïsme auxquels roman et film ne peuvent échapper.

A Tollaincourt, Addi Bâ est chez lui, car l’empire colonial est sa terre. S’il est différent, noir et de religion musulmane, il n’en est pas moins adopté par le village vosgien. C’est lui qui motive et convainc les habitants d’entrer en résistance. C’est lui qui leur apporte l’espoir et l’expérience du combat, en pleine Débâcle, alors que les Français se résignent, quand leur exode noircit les routes.

Son éducation francophone ne l’a pas éloigné de ses racines peules. Il est soldat et guerrier, guinéen et français.

Au-delà du héros, le biographe a trouvé un sage, un séducteur, un pragmatique, un humaniste mais surtout un homme qui a, autour de lui, réunit un village. La vraie histoire d’Addi Bâ est devenue pour le biographe une part de lui-même.  Entrée dans la grande Histoire, elle s’inscrit désormais  en nous-mêmes.

Depuis, le coran d’Addi Bâ est revenu sur sa terre d’origine, remis à ses lointains neveux.

L’homme fut sacré héros et son mythe continue de se construire.

Il aura permis à une jeune comédienne, Louane Emera, de découvrir la tragique épopée des tirailleurs sénégalais. « Jamais au lycée nous n’avons  étudié ce pan de l’histoire, pourtant nous avons tout à en apprendre, sur l’autre, sur l’engagement, sur le courage et la coexistence des différences » confie-t-elle. Cela commence peut-être à l’école ? Le manuel est déjà écrit !

C. A.